samedi 13 février 2016

Cizre : une lutte implacable entre l'armée turque et le PKK

"A Cizre, lutte à mort entre les forces turques et le PKK

Le Monde.fr | 10.02.2016 à 11h17 • Mis à jour le 10.02.2016 à 16h25 | Par Marie Jégo (Istanbul, correspondante)

Des dizaines de rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit en Turquie) ont été tués lors d’une opération des forces spéciales turques au cours du week-end dans la ville de Cizre, dans le sud-est du pays. Selon l’armée turque, « dix terroristes ont été neutralisés à Cizre » mais les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux évoquent le « massacre » de 60 personnes, en majorité des civils. (...)

« Guérilla urbaine »

Comme d’autres localités du sud est à majorité kurde (Diyarbakir, Nusaybin, Silopi, Silvan), Cizre est le théâtre d’une guerre à huis clos entre les rebelles kurdes armés et les forces turques. Soumise au couvre-feu, la ville est bouclée par intermittence, des dizaines de milliers de civils ont fui, aucun journaliste, aucun observateur indépendant n’est autorisé à y pénétrer. Les informations sont relayées par les deux acteurs principaux de cette guerre, le PKK et l’Etat turc.

Difficile de savoir ce qui s’est passé. A priori, les civils ont fui massivement le quartier central de Cudi, soumis depuis deux mois à des tirs d’artillerie et à des explosions intenses, dans le cadre de la « guérilla urbaine » déclenchée par le PKK et que la police et l’armée turque tentent de briser. A l’évidence, les personnes cachées dans le bâtiment étaient plutôt des militants et des combattants du PKK que les forces turques ont pour mission d’« éradiquer ». L’heure est au règlement de compte, le « nettoyage » – terminé à Silopi, en cours à Cizre et à Sur (quartier de Diyarbakir) – a lieu hors du champ des caméras.

Tout a commencé à l’été 2015 avec des déclarations d’« autonomie » survenues dans plusieurs villes peuplées de Kurdes dans le sud-est de la Turquie.
Les pourparlers de paix entre le PKK et Ankara ayant volé en éclat à la fin du mois de juillet, la hache de guerre a été déterrée. A l’automne, de jeunes rebelles kurdes, armés et entraînés par le PKK, se sont mis à creuser des tranchées, à ériger des barricades et à tirer sur les policiers qui se risquaient dans les rues transformées en camps fortifiés, au cœur des villes.

Vu la nature extrêmement centralisée et militarisée du PKK, ces insurrections n’avaient rien de spontané. Ulcérée par l’échec des pourparlers de paix avec Ankara, la direction militaire du mouvement, basée à Qandil, dans le nord de l’Irak, a sorti une nouvelle carte de son jeu. Pourquoi ne pas répéter l’expérience plutôt réussie des « frères » kurdes syriens, qui, en seize mois, avaient réalisé ce que le PKK n’était pas parvenu à faire en trente ans de lutte armée ?

Les civils pris entre le marteau et l’enclume
(...)

La tactique « syrienne » du PKK était censée entraîner un embrasement des villes insurgées, une mobilisation sans précédent de la population mais rien de tel ne s’est produit. Les populations civiles, poussées une nouvelle fois à l’exode et à la misère, n’éprouvent aucune sympathie particulière pour les nouveaux guérilleros.

Pris entre le marteau et l’enclume, les civils payent le prix fort. « Les coupures d’eau et d’électricité, ainsi que les dangers encourus pour se procurer des vivres et des soins médicaux sous les tirs, ont des effets dévastateurs sur la population », souligne Amnesty International dans un rapport publié le 21 janvier. Quelque 200 civils auraient perdu la vie depuis l’instauration des couvre-feu.

Un modèle autoritaire et centralisé

Etrangement, l’éclosion de cette guérilla urbaine a eu lieu au moment où le HDP, qui représente les aspirations des Kurdes de Turquie, venait de gagner en légitimité, ayant remporté 59 sièges de députés au Parlement lors des législatives du 1er novembre.

Par ailleurs, le PKK règne en maître absolu sur le Sud est où 90 % des municipalités sont aux mains du parti prokurde BDP, tandis que la société civile est regroupée sous l’ombrelle du puissant KCK (plusieurs associations proches elles aussi du PKK). Tous les élus kurdes ont pris fait et cause pour la guérilla urbaine menée par quelques centaines de têtes brûlées, une « lutte légitime ».

Une fois le PKK « éradiqué », le gouvernement islamo-conservateur compte reprendre langue avec les populations en attribuant à la région une enveloppe de 26,5 milliards de livres turques (environ 8 milliards d’euros)."

Source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/02/10/a-cizre-lutte-a-mort-entre-les-forces-turques-et-le-pkk_4862630_3214.html

Voir également : Le plan du PKK à Cizre

Cizre : bruyante campagne de désinformation du PKK

La guérilla urbaine à Diyarbakir

Sud-est de la Turquie : les civils kurdes fuient en masse les zones contrôlées par les bandes armées du PKK

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