jeudi 19 novembre 2015

Non, Ahrar al-Sham ne soutient pas les attentats de Paris

Sur les réseaux sociaux, les pro-PKK et pro-Assad répandent un mensonge : le groupe rebelle syrien Ahrar al-Sham aurait soutenu les attentats de l'EI à Paris. En vérité, c'est tout le contraire, Ahrar al-Sham a condamné officiellement ces attentats, via des déclarations de Labib al-Nahhas (son responsable des relations extérieures) et Mohammad Abdullah Al-Shami (chef de son aile politique) :

"أبو عز الدين ‏@LabibAlNahhas 14 nov.

(1/4) The only possible reaction to the despicable acts of terror in Paris is total and unequivocal condemnation. #ParisAttacks"


Source : https://twitter.com/LabibAlNahhas/status/665668755079479296

"Charles Lister ‏@Charles_Lister 15 nov.

Labib’s comments were reproduced by Ahrar’s official account (L). Also condemnation by Ahrar’s political chief (R):"





Source : https://twitter.com/Charles_Lister/status/665924265817079808

"Ahrar Al-Sham inter @ahrar_alsham_en

A group of tweets to Mohammad Abdullah Al-Shami, cheif of political wing of Ahrar Al-Sham about #ParisAttacks" 





Source : https://twitter.com/ahrar_alsham_en/status/667022882787237889

Quant aux propos attribués à un commandant d'Ahrar al-Sham à Homs, ils semblent avoir été inventés de toute pièce :

"Abu al-Jamajem ‏@AbuJamajem 16 nov.

Ahrar al-Sham: Comments supposedly from Homs commander Abu Rateb praising al-Zawahiri and Paris attacks are bogus."


Source : https://twitter.com/AbuJamajem/status/666092703550173184

"Thomas Pierret@ThomasPierret

@Tahmasp Ahrar's official statement says it's hoax ("zawran") @sayed_ridha tweaked the statement; read the Arabic version @IvanSidorenko1"


"Thomas Pierret ‏@ThomasPierret 16 nov.


@Tahmasp I mean: I have no idea whether Abu Ratib said this or not, but I'm sure @sayed_ridha tweaked Ahrar's statement @IvanSidorenko1"


Source : https://twitter.com/ThomasPierret/status/666291437466738689

Jaysh al-Islam (autre faction du Front islamique, mais qui est plus brutale qu'Ahrar al-Sham, vu ses méthodes) a condamné également les attentats en apportant sa signature à un communiqué conjoint de groupes rebelles :

"Des groupes de rebelles ont condamné les attentats meurtriers menés par le groupe Etat islamique à Paris, y voyant une attaque contre les "valeurs de l'humanité".

Dans un communiqué conjoint, 99 factions armées en Syrie, dont le puissant Jaysh al-Islam (l'Armée de l'islam), ont condamné « dans les termes les plus forts » les attaques de Paris qui ont tué au moins 129 personnes. Le communiqué a qualifié l'opération coordonnée menée par l'EI d'« attaque criminelle contre les lois (islamiques) et les valeurs de l'humanité. »

La plupart des groupes rebelles en Syrie combattent à la fois le régime de Bachar al-Assad et l'EI qui s'est emparé de larges pans de territoire en Syrie et en Irak. « Ce terrorisme ne diffère pas du terrorisme dont souffre chaque jour le peuple syrien depuis les cinq dernières années », ont ajouté les groupes rebelles."


Source : http://www.ouest-france.fr/faits-divers/attentat/attentats-de-paris-les-rebelles-syriens-condamnent-les-attentats-3840808

Même pour al-Nosra (qui ne fait pas partie du Front islamique, mais qui est une composante minoritaire de la coalition rebelle Jaysh al-Fatah), l'information qui circule, selon laquelle il soutiendrait les attentats, ne semble pas avérée :

"Mete Sohtaoğlu ‏@metesohtaoglu 17 nov.

Reports of "Jabhat al-Nusra declares support for Paris attacks"untrue.There is no official statement on social media"


Source : https://twitter.com/metesohtaoglu/status/666638358999932928

L'équation "Ahrar al-Sham = al-Nosra = EI" ne tient pas debout. Quoi qu'on pense de son idéologie islamiste, Ahrar al-Sham s'inscrit dans le cadre national syrien et dans la révolution de 2011 : on ne saurait le qualifier de force djihadiste. Progressivement, sa ligne politique est même devenue plus ouverte aux compromis (tentative d'installation d'une administration civile et inclusive dans les zones libérées, déclarations laissant entrevoir un mécanisme de consultation du peuple en cas de victoire militaire, main tendue aux démocraties occidentales) :




Plus prosaïquement, on ne voit pas comment les partisans du PKK (dont le PYD est la branche syrienne), du DHKP-C et du Hezbollah, peuvent donner des leçons à la rébellion syrienne, s'agissant de morale et d'antiterrorisme :

1. Le PKK s'est lancé dans la lutte armée en Turquie dans les années 80, en éliminant physiquement et prioritairement les Kurdes engagés dans les forces villageoises d'autodéfense ainsi que leurs proches, puis en exécutant les instituteurs en poste dans le Sud-Est. Il continue de recourir aux attentats kamikazes contre les forces de sécurité (contre une gendarmerie à Dogubayazit, contre un poste de police à Sultanbeyli, en août 2015), et tue ou blesse toujours de nombreux civils (fauchés par ses attaques contre les forces de sécurité, par balle, à l'explosif ou au mortier, abattus à proximité de ses barrages routiers illégaux, ou même délibérément assassinés pour leurs idées politiques).

2. Le DHKP-C pratique lui aussi les attentats kamikazes : dernier en date, en février 2013, contre l'ambassade américaine en Turquie (il avait déclaré avoir agi en réaction au déploiement de missiles Patriot de l'OTAN à la frontière turco-syrienne). En janvier 2015, il n'a pas hésité à revendiquer un attentat kamikaze à Sultanahmet (parce qu'il croyait à tort qu'une de ses militantes était la kamikaze), avant de se raviser. Il a tué un procureur au cours d'une prise d'otage à Istanbul (mars 2015) et tiré sur le consulat américain de cette même ville (août 2015)

3. Le Hezbollah, bras armé de l'Iran, est responsable d'attentats qui ont tué et mutilé des civils en France (vague d'attentats de 1985-1986 à Paris, dont celui de la rue de Rennes), en Argentine (Buenos Aires en 1994), et plus récemment en Bulgarie (attentat kamikaze de l'aéroport de Bourgas, en 2012).

C'est un point à souligner : ces trois organisations terroristes commettent des attentats-suicides, à la différence d'Ahrar al-Sham et de la quasi-totalité des groupes rebelles syriens.

En ce qui concerne le régime d'Assad fils, Nouri al-Maliki en personne lui avait reproché (2009) les nombreuses infiltrations de djihadistes à travers la frontière syro-irakienne. Ahmad Badreddine Hassoun (mufti sunnite attitré de Bachar al-Assad) avait menacé l'Europe, les Etats-Unis et Israël d'attentats-suicides en 2011. La nature mafieuse du régime syrien est lourde de périls, même pour ses plus proches alliés : le double attentat-suicide de l'EI à Bourj el-Barajneh (un fief du Hezbollah à Beyrouth-Sud), ce mois-ci, a été possible grâce à la complicité d'une espèce d'"agent double" crapuleux qui a transporté les kamikazes (un chiite libanais originaire de Laboué, détenteur d'une carte de membre du Baas et d'un laissez-passer délivré par les services syriens). Toujours au Liban, l'ex-ministre Michel Samaha (arrêté en 2012) a admis (en avril 2015) avoir ramené des explosifs de Syrie en vue d'organiser des attentats anti-sunnites.

Par le biais de cette démonisation d'Ahrar al-Sham, les adversaires de la rébellion syrienne souhaitent également entacher l'Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie.

Depuis la guerre du Golfe (1990-1991), l'Arabie saoudite voit d'un mauvais oeil les mouvements se réclamant de l'islam politique (les Frères musulmans égyptiens et le FIS algérien ont soutenu Saddam Hussein) : d'où sa politique de soutien au général Sissi en Egypte et au gouvernement post-kadhafiste de Tobrouk. Aussi, elle a tenu à financer des factions rebelles modérées en Syrie (FRS et Hazm). Si elle a soutenu le Front islamique à sa création en 2013, ce n'est pas pour des raisons idéologiques mais pratiques : pour stopper l'émiettement de la rébellion et l'expansionnisme de l'EIIL ("Daech") en Syrie. Même logique pour la Turquie de l'AKP (base d'appui pour l'ASL et les Brigades turkmènes de Syrie) qui a livré des armes à Ahrar al-Sham durant l'hiver 2013-2014 (via le MIT), en pleine période de batailles cruciales entre les rebelles et l'EIIL (*). Depuis la phase de rapprochement entre l'Arabie, le Qatar et la Turquie en 2015 (rapprochement favorisé par l'accession au pouvoir du roi Salman), ces trois pays ont coordonné leurs efforts pour venir en aide à la coalition Jaysh al-Fatah ("Armée de la Conquête") dans le Nord-Ouest syrien : les troupes du Front islamique ayant l'avantage d'être nombreuses et disciplinées, et d'être en capacité d'assurer une alternative à la dictature d'Assad, à la tyrannie de l'EI et au chaos (trois maux acculant les Syriens à l'exil).

Ni l'Arabie, ni le Qatar, ni la Turquie ne financent ou arment al-Qaïda et l'EI. Depuis longtemps, les djihadistes de ces deux organisations ont fait du rejet des monarchies du Golfe (qu'ils accusent d'"hypocrisie") la pierre angulaire de leurs activités au Moyen-Orient. Si l'Arabie a tellement tergiversé avant d'intervenir au Yémen, c'est parce qu'elle tendait à voir les Houthis chiites comme un "moindre mal" en comparaison de la dangerosité d'AQPA. En août 2015, Ahrar al-Sham a soutenu (par un communiqué) le projet turc de zone sécurisée dans le nord de la Syrie, il a également remercié la Turquie et le Qatar pour leur aide. Inversement, les djihadistes d'al-Nosra ont exprimé leur mécontentement au sujet de cette zone sécurisée, et se sont retirés de leurs positions au nord d'Alep en signe de protestation. Quant à l'EI, il dénonce à chaque occasion les liens de ces trois Etats avec les rebelles (ASL et Front islamique).

* Dans une vidéo de février 2014, on voit le terroriste de l'EIIL/EI Abdelhamid Abaaoud (tué lors d'une opération du RAID à Saint-Denis, hier) tracter des cadavres : ces corps sont ceux de rebelles syriens et de civils.

Voir également :
Des Turcs parmi les victimes des attentats de Paris

France : le NPA (pro-PKK) s'oppose à l'union nationale et réclame la levée de l'état d'urgence


Le député PS Jean-Marc Germain (vice-président du groupe d'amitié France-Arménie) a rencontré un des leaders du Hezbollah au Liban

Gouvernorat d'Alep : le PYD-YPG aide Assad et le Hezbollah contre la rébellion syrienne

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Le leader religieux du groupe islamiste Ahrar al-Sham est un Kurde syrien : Abu Mohammed al-Sadeq

Une quinzaine de groupes rebelles syriens accusent le PYD-YPG de nettoyage ethnique à Tell Abyad

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