dimanche 22 novembre 2015

Al-Hayat (média de l'EI) condamne pêle-mêle Atatürk, le nationalisme turc et l'AKP... mais cherche à amadouer les Kurdes de Turquie

Dans sa dernière vidéo à l'adresse de la Turquie (diffusée par son organe Al-Hayat), l'EI vitupère le fondateur de la République turque, les idées des droite et extrême droite nationalistes turques, ainsi que l'AKP d'Erdogan :

http://www.diken.com.tr/isidin-yeni-turkce-videosunda-yok-yok-ataturk-erdogan-ocalan-ulkuculer/

http://haber.sol.org.tr/dunya/isidden-turkiye-videosu-ataturk-laik-yahudi-ocalan-irkci-tagut-erdogan-murted-136925

Al-Hayat reprend à son compte des procédés récurrents de la propagande anti-turque (notamment celle des nationalistes arméniens et des intégristes catholiques) : théorie conspirationniste anti-juive et reductio ad hitlerum, ces divagations sont aisément réfutables. Al-Hayat rejette la responsabilité de l'échec des expériences politiques du monde arabe sur Atatürk et son régime. Pourtant, l'Etat-nation fondé par Atatürk et son système républicain (passé au multipartisme en 1946) tiennent encore la route, après plus de 90 ans d'existence. Contrairement à ce qu'il prétend, il n'y a pas de corrélation directe entre le sécularisme d'Atatürk et celui de Nasser. Sans Atatürk, les fascismes européens et le modèle soviétique auraient de toute façon exercé leur attraction sur les milieux nationalistes arabes. Bernard Lewis a très bien expliqué en quoi l'autoritarisme kémaliste (pragmatique et mesuré) était d'une nature fondamentalement différente de celui des régimes militaires qui se sont imposés dans d'autres pays. Dans une lettre au Monde ("Nasser et Ataturk", 8 août 1956), Kenan Bulutoğlu avait répondu à Maurice Duverger pour rappeler les différences entre la politique extérieure d'Atatürk (pacifique et réaliste) et celle de Nasser (un bouillant panarabisme). Cette absence de parenté entre, d'une part, le kémalisme turc et, d'autre part, le tiers-mondisme et le socialisme national arabes, est accréditée par les résultats de la politique pro-arabe de Bülent Ecevit (kémaliste de gauche) dans les années 70 : ce sont les Etats arabes conservateurs ou modérés qui y ont été réceptifs (Arabie saoudite, Jordanie, Maroc, tous des soutiens de la Turquie à l'ONU dans le conflit chypriote), et pas la Syrie (Hafez el-Assad), la Libye (Mouammar Kadhafi) ou l'Algérie (FLN). Par ailleurs, Atatürk (qui a créé la Diyanet, fait traduire l'appel du muezzin et le Coran en turc) n'était pas un ennemi de l'islam en tant que tel : il percevait cette religion comme rationnelle, compatible avec les progrès modernes, et vouée à rester celle de la majorité du peuple turc.

A noter qu'en Syrie (août 2015), le Conseil islamique syrien (affilié à l'ASL) a émis une fatwa autorisant la coopération avec la Turquie (malgré le sécularisme de son système politique) contre l'EI, et des institutions rebelles d'Alep ont adopté la livre turque (le portrait d'Atatürk figure sur les billets).

Al-Hayat dénonce le nationalisme turc et le touranisme, qui ont cours chez certains Turcs (ülkücü) : rien de plus logique venant de l'EI qui aspire à abattre les frontières nationales.

Il dénonce également de manière virulente le parti AKP en raison de son "apostasie" (incrimination déjà lancée auparavant) et de son respect pour Atatürk. L'AKP est un parti populiste aux pulsions autoritaires (pulsions qui valent bien l'agressivité courante chez les partis de l'opposition), mais il n'a introduit aucun élément de la charia dans le droit turc, en 13 ans de pouvoir ininterrompu. Il s'est incliné devant la décision du haut-conseil électoral (YSK) d'interdire son clip et son hymne de campagne, jugés "trop religieux". Les portraits d'Atatürk sont présents dans les bureaux officiels et les meetings de l'AKP, comme cela s'est vérifié aux dernières élections. Sous le gouvernement AKP, la Turquie a bombardé à plusieurs reprises les positions de l'EI en Syrie (depuis l'automne 2013), et fourni un soutien logistique à des factions rebelles luttant contre l'EI, ainsi qu'aux peshmerga kurdes de Massoud Barzani.

Si l'EI condamne évidemment le PKK national-communiste, il présente aussi cette organisation comme une menace pour les Kurdes musulmans (Kurdes musulmans dont l'EI recherche le soutien). Sur la vidéo, un djihadiste parle en dialecte kurde :

"NorthCaucasus Caucus ‏@NCaucasusCaucus 17 h

They get a Kurdish-speaking fighter in the mix & one guy from the “Message to Turkey” video http://img.haberler.com/manset/3/turkiye-yi-tehdit-eden-isid-cinin-kimligi-soke_x_7613207_28.jpg"



Source : https://twitter.com/NCaucasusCaucus/status/668144374405013505

En juin dernier, dans son magazine Konstantiniyye, l'EI dénigrait la conquête de Constantinople par le sultan ottoman Mehmet II, ainsi que le nom turc Istanbul. L'EI appelle en effet de ses voeux une "vraie" conquête de la ville. Dans ce numéro, l'EI affichait clairement son intention de séduire la population musulmane kurde de Turquie.

Dans une vidéo menaçante de l'EI (août 2015), le djihadiste de nationalité turque Fatih Acıpayam avait présenté le "califat" d'al-Baghdadi comme l'héritier direct du califat abbasside. Il ne faisait pas mention du califat ottoman, alors qu'il s'adressait en turc à un public turc.

Selon l'interprétation de l'islamisme arabe (cf. le penseur salafiste syrien Rachid Rida, opposant du sultan-calife ottoman Abdülhamit II), le califat ottoman n'était pas légitime : le sultan ottoman Selim est vu comme un usurpateur du titre califal des Abbassides, et seul un Arabe issu de la tribu de Quraych aurait le droit d'en être le détenteur. Islamistes arabes et nationalistes arabes de la Nahda partageaient donc une même aspiration à un califat arabe. C'est pourquoi l'abolition du califat par Mustafa Kemal (1924) a suscité peu de réactions d'indignation dans le monde arabe.

On devine d'autres raisons de cette aversion de l'EI pour l'héritage ottoman : système des millet (étonnamment tolérant pour l'époque), bases séculières (voire égalitaires) de la législation ottomane des XVe-XVIe siècles (kanun), art funéraire, ordres mystiques plus ou moins hétérodoxes (soufisme des gazi, bektachisme des janissaires) et syncrétismes religieux.

Voir également : Des Turcs parmi les victimes des attentats de Paris

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