mercredi 10 juin 2015

Le particularisme anthropologique kurde en Turquie (et ailleurs)

Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Le Seuil, 2007 :

"En Turquie, le franchissement des seuils d'alphabétisation est un phénomène déjà ancien (1932 pour les hommes et 1969 pour les femmes). La révolution kémaliste, sous-tendue par une forte dimension nationaliste, précède de peu, comme la révolution algérienne, l'alphabétisation majoritaire des hommes. La baisse de la fécondité n'attend pas l'alphabétisation des femmes puisqu'elle commence dès 1950. Mais la période d'instabilité politique maximale qui s'étale sur les années 1960-2000, sur fond de terrorisme d'extrême droite, avec une succession de coups d'Etat et une poussée islamiste finalement digérée par le système, s'intègre parfaitement à la chronologie du modèle qui associe alphabétisation, baisse de la fécondité et troubles politiques de transition. La stabilisation actuelle correspond, pour sa part, assez paradoxalement à l'arrivée au pouvoir, dans une démocratie consolidée, d'islamistes modérés qui se comparent volontiers eux-mêmes aux démocrates-chrétiens européens. La question kurde pourrait cependant relancer les violences, parce que le Kurdistan, très attardé culturellement et démographiquement, est loin d'avoir achevé sa transition comme on le verra plus loin." (p. 34-35)

"En 2007, il [Ahmadinejad] s'est emporté contre la baisse de la fécondité des Iraniennes et contre la norme des 2 enfants par famille, réagissant peut-être à l'interview de l'un des co-auteurs du présent ouvrage, qui présentait la baisse de la fécondité comme un signe de modernisation et de rapprochement avec l'Europe. Ahmadinedjad voudrait un Iran de 120 millions d'habitants, soit 50 millions de plus qu'actuellement. Il y a peu de chances pour que ses conseils soient suivis d'effet. Aussi peu que les recommandations de Necmettin Erbakan, ancien Premier ministre turc et leader du parti islamiste Rafah [Refah], qui avait exhorté son peuple « à faire au moins 4 enfants », « car la population est la puissance par laquelle nous établirons le droit dans le monde... Les imitateurs de l'Occident essayent de faire décroître notre population ». La contradiction fondamentale de l'islamisme est que ses dirigeants se pensent gardiens d'une tradition alors même que la vague populaire qui les porte résulte d'une révolution mentale modernisatrice. A la victoire politique succède inévitablement une défaite culturelle. (...)

L'examen des indicateurs démographiques régionaux révèle la coexistence, sur le territoire turc, de trois phases démographiques distinctes. Un régime « européen » s'est propagé par ondes successives à partir des deux capitales : Istanbul et Ankara. Il concerne la Turquie d'Europe et l'ouest de l'Asie mineure, les rives de la Méditerranée et de la mer Noire, où la fécondité est au seuil de remplacement de 2,1, et parfois plus basse encore, à 1,6. Au centre, en Anatolie, la transition est en route et promet d'aller à son terme, avec des indices inférieurs à 3,0. Plus à l'est le Kurdistan (dans sa partie turque) est une zone de très forte fécondité. Dans ces confins de la Turquie, âprement disputés au cours de l'histoire, aux frontières de la Syrie, de l'Irak, de l'Iran, de l'Arménie et de la Géorgie, le nombre d'enfants est élevé, anormalement si l'on tient compte des facteurs socio-économiques et même parfois éducatifs : 5, parfois 6 enfants par femme. La fécondité est forte dans l'ex-Sandjak d'Alexandrette (rebaptisé Hatay depuis son annexion par la Turquie) où vivent des Arabes.

Ces écarts de développement démographique renvoient à des différences anthropologiques initiales, ou tout du moins antérieures à la transition. A l'ouest du pays, le statut de la femme était initialement plus élevé et le niveau d'endogamie familiale plus bas. Une division de la Turquie en cinq grandes zones fait apparaître, en 1988, un taux de mariages entre cousins germains de 8,4 % dans la région ouest, et de 22,6 % dans la région « est », qui inclut les Kurdes. Ce dernier taux est cependant nettement moins élevé que celui de pays arabes voisins comme la Syrie, qui est à 35 %, mais assez proche de celui de l'Iran (25 % environ). Rappelons que les peuples turcs étaient, avant leur conversion à l'islam sunnite, exogames, tout comme les populations chrétiennes de l'empire byzantin, turquifiées linguistiquement après la conquête ottomane.

Le particularisme démographique kurde peut également être observé au nord de la Syrie, dans les provinces de Hassakeh et Deir el-Zor, dans les faubourgs d'Alep et en Irak." (p. 97-100)

Voir également : Emmanuel Todd

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