mardi 3 février 2015

Třídní válka : "Où y a-t-il de claires excuses pour les meurtres commis par le PKK de tant de ses opposants et dissidents de gauche ?"

Analyse et réflexion Résistances et solidarités internationales
« J’ai vu le futur, et ça fonctionne. » – Questions critiques pour les partisans de la révolution au Rojava

Publié le 29 janvier 2015 |
Kurdistan | Rojava

Place des femmes, rôle de la police, travail salarié, religion, alliances stratégiques, finalité révolutionnaire...
Quelques questions critiques sur la Révolution au Rojava traduites par Třídní Válka .

Il y a près de 100 ans, le journaliste américain Lincoln Steffens visita l’Union soviétique et proclama : « J’ai vu le futur, et ça fonctionne. » [1]
Depuis lors, les gauchistes ont continué de se leurrer, non seulement à propos de l’Union soviétique, mais aussi de la Chine, Cuba, le Nicaragua, le Venezuela et ailleurs. Après un siècle de telles illusions, il est crucial que nous n’hésitions pas à poser des questions critiques sur chaque révolution – même si cette révolution est menacée par une contre-révolution brutale.

VOICI DONC QUELQUES QUESTIONS CRITIQUES POUR LES PARTISANS DE LA RÉVOLUTION AU ROJAVA :

Les femmes seront au premier plan de toute véritable révolution sociale et la participation des femmes dans la révolution au Rojava est certainement frappante. Mais les staliniens désabusés ont souvent utilisé le féminisme comme une excuse pour abandonner la politique de classe. En effet, les dirigeants du PKK disent que « la libération des femme est plus précieuse et significative que la libération des classes » et le patriarche du PKK, Abdullah Öcalan, soutient que la guerre de classe « a touché à sa fin » [2].

Alors, comment des femmes kurdes des classes inférieures peuvent-elles rompre avec le PKK et s’émanciper vraiment ? N’y a-t-il au Rojava aucun mouvement de femmes qui soit véritablement indépendant de la direction du PKK/PYD qui est en grande partie issue de la classe moyenne ? Si, comme le proclament des témoins oculaires, les hommes continuent de prédominer dans les rues et sur les lieux de travail, comment les femmes peuvent-elles changer cette situation ? [3]

Le rôle des femmes dans la milice du PKK/PYD est également frappant. Mais qu’y a-t-il de si révolutionnaire que d’être recruté (ou enrôlé de force) dans une armée, d’obéir aux ordres et de subir le traumatisme du combat ? Le recrutement de femmes soldats n’a pas réussi à mener à la libération des femmes à long terme dans d’autres soulèvements nationalistes tels que la révolution sandiniste. Pourquoi cela devrait-il réussir au Rojava ? [4]
Les recrues de la milice reçoivent à la fois « une formation militaire et une éducation politique sur les opinions écologiques et politiques d’Abdullah Öcalan. »

Si le PKK a rompu avec le stalinisme, pourquoi son site très sectaire fait-il plus que jamais l’éloge d’Abdullah Öcalan ? Où y a-t-il de claires excuses pour les meurtres commis par le PKK de tant de ses opposants et dissidents de gauche ? Où y a-t-il des excuses pour ses nombreuses années d’alliance de facto avec la dictature meurtrière d’Assad ? [5]

Dans les années 1990, Öcalan s’est vanté que «  Je suis l’homme le plus fort du Kurdistan, et le peuple me considère comme un prophète  ». Plus récemment, il a recommandé que « [Murray] Bookchin doit être lu et ses idées… mises en pratique  ». [6] Bien que Saleh Muslim, le leader du PYD, affirme qu’il est contre le fait de dire aux gens ce qu’il faut faire, il a également dit : « nous appliquons la philosophie et l’idéologie [d’Öcalan] en Syrie.  » Et comme des témoins oculaires le confirment, «  il y a des portraits d’Öcalan partout [au Rojava]. » Une révolution véritablement radicale est impossible à moins que les gens ne pensent par eux-mêmes. Alors, comment le prolétariat au Rojava peut-il rompre avec le culte de la personnalité d’Öcalan ? [7]]
Un chef de la police du PKK/PYD a affirmé que la police au Rojava a l’intention d’un jour s’auto-dissoudre [8]. Mais la police moderne a été inventée dans les années 1800 afin d’imposer la propriété privée et le travail salarié. Assurément, elle ne peut être éliminée que par l’abolition complète tant de la propriété que du travail salarié !
Des détenus d’une prison au Rojava.

A la différence des proclamations radicales du chef de la police, il y a beaucoup d’autres affirmations concernant la répression violente par la police du PKK/PYD. Ces allégations sont-elles simplement de la propagande anti-PKK ? Il y a également des accusations selon lesquelles de nombreuses organisations « populaires » au Rojava ne sont que des façades pour le PKK/PYD qui, avec leurs milices, détiennent une grande partie du pouvoir réel [9]. Même si ces affirmations sont exagérées, comment des assemblées populaires locales peuvent-elles, avec presque aucune ressource, avoir un quelconque pouvoir réel, à moins qu’elles ne commencent à socialiser ou à communiser plus la propriété privée ?

Malheureusement, la révolution économique au Rojava a été plutôt modeste jusqu’à présent. Un ministre de l’Économie a déclaré que : « Avec le début de la révolution… il a même été interdit de casser une caisse  ». Il a également dit qu’il voulait des coopératives qui rivalisent avec le capital privé [10]. Dans cette situation, comment le travail salarié dans les coopératives du Rojava est-il moins aliénant ou misérable que tout autre travail dans la société capitaliste ?
Le chef du PKK/PYD, Saleh Muslim, rencontre le « néocon » étatsunien Zalmay Khalilzad.

Un nouveau printemps arabe est désespérément nécessaire pour renverser à la fois l’EIIS et ses bailleurs d’Arabie Saoudite, des pays du Golfe et de Turquie. Comment la révolution au Rojava peut-elle, avec son « identité kurde radicale » et son étrange culte semi-religieux autour d’Öcalan, toujours inspirer la majorité des Arabes ? Assurément, seule une révolution qui offre la perspective de partager et de communiser TOUT le capital privé et étatique du monde arabe (c’est-à-dire son énorme richesse pétrolière) pourrait commencer à rivaliser avec l’appel de l’Islam ! (Une telle révolution véritablement radicale peut sembler une perspective impossible. Mais comme la crise du capitalisme continue, elle ne peut que devenir plus possible.)

En décembre 2014, tandis que des fonctionnaires subalternes du Rojava rencontraient les militants américains Janet Biehl et David Graeber, le haut responsable du PKK/PYD, Saleh Muslim, discutait de collaboration militaire avec le « néocon » étatsunien Zalmay Khalilzad. (En tant qu’ambassadeur américain en Afghanistan et en Irak, Khalilzad a orchestré l’occupation des deux pays – occupations dont la corruption et la brutalité ont provoqué un large soutien aujourd’hui pour les talibans et l’EIIS.) [11].

Incapables d’inspirer la révolution dans le monde arabe, le PKK/PYD a plutôt choisi de s’allier avec les États-Unis. Mais cette alliance ne va-t-elle pas encourager plus d’Arabes à se méfier des Kurdes et à rejoindre l’EIIS ? Ne va-t-elle pas pousser la région encore davantage dans un bain de sang inter-impérialiste ? Bien qu’à court terme, l’intervention occidentale peut parfois aider certaines personnes, n’a-t-elle pas à long terme, de la Palestine à l’Irak et à la Libye, toujours conduit à une catastrophe encore pire ? (Et le PKK/PYD est-il déjà en train de faire des concessions – comme par exemple en invitant d’autres partis kurdes plus bourgeois à gouverner conjointement le Rojava – afin de maintenir le soutien occidental ?) [12]

Il y a exactement 100 ans, la plupart des gauchistes d’Europe soutenaient l’un ou l’autre camp durant la Première Guerre mondiale au motif que chacun se battait en quelque sorte pour la démocratie et le socialisme. Depuis lors, les gauchistes ont pris parti dans pratiquement chaque guerre inter-impérialiste pour des raisons similaires. Après des dizaines de millions de morts, et peu de succès dans le renversement du capitalisme, ne devrions-nous pas envisager plus avant une meilleure attitude que de prendre parti dans les guerres inter-impérialistes barbares ?

Quelles que soient les bonnes réponses à toutes ces questions, beaucoup de gens au Rojava sont véritablement en train d’essayer de transformer la société dans des circonstances très difficiles. Nous avons certainement besoin de nous opposer à l’embargo du Rojava et d’exiger l’ouverture des frontières pour tous les réfugiés. Mais notre priorité doit sûrement être de trouver comment la révolution peut advenir ici, en Occident – une révolution qui serait un complément indispensable à toute révolution victorieuse au Moyen-Orient.

Source en anglais : http://libcom.org/library/%E2%80%98i-have-seen-future-it-works%E2%80%99-%E2%80%93-critical-questions-supporters-rojava-revolution

Traduction française : Třídní válka # Class War # Guerre de Classe
P.-S.

Autres textes sur : Tridni Valka

Et aussi sur Paris-Luttes.info
Notes

[1] Dans un troublant parallèle à la visite de Biehl et Graeber, Steffens visita l’Union soviétique en même temps qu’une délégation du gouvernement américain – quoiqu’au moins Biehl et Graeber soient allés dans des délégations distinctes ! Lincoln Steffens – Spartacus Educational.

[2] “New Year Message from the KCK”, 31/12/14 ; A.Ozcan, “Turkey’s Kurds”, p.204-6.

[3] Becky/SIC, “Starting from the Moment of Coercion” ; Zaher Baher, “The Experiment of West Kurdistan”, libcom.org. [Disponible en français : « Kurdistan : Oui, le peuple peut changer les choses (l’expérience du Rojava) »

[4] “PYD Rounds up Conscripts”, Rudaw.net 10/12/14.
Dans les années 1980, beaucoup de gauchistes ont été très impressionnés par le fait qu’une milice, ici dirigée par les sandinistes, était composée à 30% de femmes.
Malheureusement, ces gauchistes ont complètement sous-estimé les conséquences de l’échec de la révolution nicaraguayenne quant à l’abolition de la propriété privée. La trahison ultérieure des femmes par les sandinistes est illustrée par le fait que l’actuel gouvernement sandiniste a imposé des lois anti-avortement qui sont encore plus strictes que celles de la dictature prérévolutionnaire de Somoza. “The Guardian”, 29/7/09.

[5] PKK Online ; P.J.White, “Primitive Rebels Or Revolutionary Modernizers ?”, p.143-8 ; J.Tejel, “Syria’s Kurds”, p.75-9, 92-5, 137.

[6] H.Tahiri, “The Structure of Kurdish Society”, p.223-4 ; M.Gunter, “Out of Nowhere ?”, p.176.

[7] Kurdwatch interview with Salih Muslim, 8/11/11 ; J.Biehl, “Impressions of Rojava”, roarmag.org. [Disponible en français : « Mes impressions du Rojava »

[8] D.Graeber, “No. This Is a Genuine Revolution”, libcom.org. [Disponible en français : « Non, c’est une véritable révolution »].

[9] “Middle East Report” no.151, International Crisis Group website ; H.Allsopp, “The Kurds of Syria”, p.202-9 ; KURDWATCH.ORG, en particulier “Report no.9”.

[10] “Rojava Report”, 22/12/14. [Disponible en français : « Le Ministre de l’Économie du Canton d’Efrin : Le Rojava défie les normes de classe, de genre et de pouvoir »

[11] Rudaw.net, 9/12/14 ; A.Cockburn, “Harpers Magazine”, 12/6/14.

[12] H.Hassan, “The Guardian”, 28/9/14 ; D.Postel, “Should We Oppose the Intervention Against ISIS ?”, “In These Times” 18/24/14 ; E.Babacan, “False Friends of Kobane”, jacobinmag.com.
Source : https://paris-luttes.info/j-ai-vu-le-futur-et-ca-fonctionne-2551

Voir également : PYD et féminisme : une opération de communication à usage externe

Ayn al-Arab/Kobanê : le PYD, un parti communiste, ultra-nationaliste et autoritaire (rappel)

Sheran Ibrahim (un ancien leader du PYD) : "la politique volontariste du PYD pour dominer le Rojava a eu pour résultat l'avancée de l'EI dans les zones kurdes"

Kobanê : des Kurdes réfugiés à Suruç (Turquie) critiquent le PKK-PYD

Ad-Darbasiyah : la police politique du PYD (Asayish) abat un "conscrit" qui s'était évadé d'une prison

Didier Billion : "les militants du PYD se sont illustrés en réprimant très brutalement des manifestations de groupes kurdes"

Ibrahim Biro (secrétaire général du parti kurde Yekiti) : les combattants des partis kurdes ont été "détenus, harcelés et exilés" par le PYD

Mustafa Osso (Conseil national kurde) dénonce l'enrôlement forcé de centaines de jeunes Kurdes (et non-Kurdes) dans les YPG

Francesco Desoli : "le PYD n’a pas hésité à utiliser tous les moyens à sa disposition pour éliminer ou marginaliser ses rivaux politiques"

Massoud Barzani (novembre 2013) : "le PYD essaie par la force des armes et en accord avec le régime syrien d'imposer un état de fait"

Syrie : la répression du PKK-PYD-YPG contre les partisans du PDK de Barzani

Les zones contrôlées par le PKK-PYD-YPG en Syrie : arrestations arbitraires, torture, meurtres inexpliqués et disparitions

La collaboration entre le PYD-YPG et la dictature sanguinaire d'Assad

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Ayn al-Arab/Kobanê : la Coalition nationale syrienne accuse les YPG d'avoir tué des civils (faussement présentés comme des combattants de l'EI)

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