mercredi 15 octobre 2014

Massoud Barzani (novembre 2013) : "le PYD essaie par la force des armes et en accord avec le régime syrien d'imposer un état de fait"

"En Syrie, les ambiguïtés du gouvernement du Rojava par le PYD


Au nord-nord-est de la Syrie, les Kurdes ont conclu, dès avril 2011, au tout début de la contestation donc, un marché avec le régime de Damas. Moyennant la récupération de leurs droits civiques et sociaux spoliés depuis 1963, et l'obtention d'une large autonomie, ils se sont engagés en contrepartie à ne pas prendre parti dans le conflit entre le régime et ses opposants, et à ne pas chercher l'affrontement avec les forces armées de Bachar Al-Assad, y compris avec les moukhabarat, d'ailleurs en partie restés sur place. Ce choix stratégique de Damas, qui libère au même moment les militants du PKK turc qu'il détenait (et des détenus islamistes radicaux qui formeront ultérieurement le noyau des djihadistes...), correspond chronologiquement au retour en Syrie du leader du PYD, Salih Muslim, né à Aïn al-Arab-Kobanê en 1951. Celui-ci, étudiant en Turquie dans les années 1970, avait côtoyé Abdullah Öcalan dans les années 1980, puis avait rejoint la branche syrienne du PDK irakien de Mustafa Barzani (le célèbre père de Massoud), avant de le quitter en 2003 au profit du PYD.  Il avait alterné depuis les années 1980 travail en Arabie saoudite, clandestinité, exil en Turquie et en Irak, et séjours dans les geôles syriennes. A partir de l'été 2011 donc, les Kurdes prennent le contrôle de leurs régions, rebaptisées « Rojava » ("L'ouest"). Mais la situation politique a évolué au Rojava de manière sensiblement différente qu'en Irak. La diversité initiale des forces politiques a laissé place à une hégémonie croissante du PYD sur les autres partis ou courants, par la force le plus souvent, avec pour résultat leur mise sous tutelle. Car le PYD s'est ouvertement révélé être la branche syrienne du PKK de Turquie. En témoigne, si besoin était, l'iconographie politique de ce parti (photo ci-dessus) : les couleurs, les symboles, les portraits omniprésents du « cher leader » A.Öcalan. Le mode de fonctionnement est « classiquement » marxiste-léniniste  : le parti dirigeant et ses alliés (une nébuleuse de plus de 30 groupes, blocs, initiatives, associations, typique des systèmes communistes d'autrefois) ; ses organisations de masse pour les jeunes, les femmes, les ouvriers, les paysans, etc. ; ses syndicats, ses clubs sportifs, ses milices armées (le YPG), le culte de la personnalité (celle d'Öcalan), etc.


Un épisode de novembre 2013, passé relativement inaperçu, a attesté d'un mode de fonctionnement politique, et d'une culture politique qui paraît parfois d'un autre âge, et qui n'auront surpris que ceux qui n'ont pas connu les partis ou groupes marxistes-léninistes des années 1970, dont le PKK et le PYD restent des formes de buttes-témoins orientales. L'annonce de la création d'une "administration provisoire pour les régions du Kurdistan de l'Ouest", a immédiatement suscité une vive irritation dans les rangs de « l'opposition modérée » syrienne, attachée à l'unité nationale toutes ethnies et confessions confondues. Certes, le texte prévoit une « autonomie démocratique », avec comme programme adopté par une assemblée législative « la démocratie, le socialisme, l'écologie et le féminisme ». Et la laïcité de fait garantit également la liberté religieuse et confessionnelle. Mais la manière dont cela est mis en place, dans la vieille tradition du saucissonnage politique  et du "front unique des forces progressistes", ne laisse pas d'être problématique. Y compris au sein du mouvement kurde lui-même : le 14 novembre, le président du Kurdistan d'Irak Massoud Barzani a ainsi accusé le PYD "d'essayer par la force des armes et en accord avec le régime syrien d'imposer un état de fait et de faire croire qu'il contribue à la révolution dans le Kurdistan de l'Ouest. Mais de quelle révolution parle-t-il et contre qui la mène-t-il ? En réalité, c'est le régime qui lui a livré les régions" qu'il contrôle... Barzani réagissait ainsi à la marginalisation par le PYD de la branche syrienne de son organisation PDK. Et ce n'est sans doute pas l'effet du hasard chronologique si M.Barzani a alors tenu un grand meeting conjoint avec le premier ministre turc Erdoğan à Diyarbakır  (la "capitale du Kurdistan de Turquie") , avec concert des chanteurs à succès Sivan Perver et Ibrahim Tatlises. L'affaire était apparue à l'époque comme un avertissement sans frais à Saleh Muslim. (...)


Au plan international, eu égard à ses liens avec le PKK, le PYD s'inscrit plutôt dans des orientations « anti-impérialistes » -comprendre anti-occidentales. En décembre 2013, Salih Muslim, à la tête d'une délégation du PYD, s'est rendu en visite officielle à Moscou, reçu en particulier par des officiels au Kremlin (le vice-ministre des Affaires étrangères), au patriarcat de Moscou (un conseiller du patriarche Cyrille), et par des députés de Russie Unie (le parti poutinien) et des députés nationalistes à la Douma. S.Muslim s'inscrit là dans la tradition politique remontant aux années 1980-1990 de soutien de Moscou au PKK, qui avait à l'époque pignon sur rue politique à Damas, et ses camps d'entraînement militaire dans la Bekaa libanaise contrôlée par l'armée syrienne. Toujours en décembre, une délégation du PYD s'est rendue à Pékin « à l'invitation du gouvernement chinois » selon l'agence de presse du Rojava, Firat News Agency.


Du coup, depuis 2011, le PYD s'est fait beaucoup d'ennemis, en interne et à l'extérieur
: les groupes kurdes qui refusent l'inféodation au PYD; les « opposants modérés » au régime de Damas, arabes ou kurdes, qui considèrent que le Rojava du PYD a trahi la cause démocratique initiale, et fait objectivement le jeu de Damas ; les nationalistes arabes anti-Kurdes, qui ne veulent pas d'une partition du territoire syrien ; les islamistes djihadistes qui veulent réduire les Kurdes en Syrie comme en Irak à la portion territoriale la plus réduite possible ; le KRG irakien, qui ne veut pas que le PKK s'implante territorialement hors de Turquie, en Syrie et en Irak. Et surtout, la Turquie, qui ne veut pas que le PKK turc dispose d'une base arrière solide en Syrie. Lequel PKK, organisation révolutionnaire et anti-impérialiste reste, faut-il le rappeler, classé comme « organisation terroriste » par la Turquie et la plupart des Etats occidentaux."

Source : https://sites.google.com/site/questionsdorient/chroniques-d-actualite/11-octobre-2014--kobane-et-le-rojana-syrien

Voir également : Erbil : des manifestants pro-PYD attaquent au couteau des journalistes de l'agence kurde Rudaw

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