mercredi 4 janvier 2012

Israël et le problème du terrorisme kurde

Philippe Boulanger, Géopolitique des Kurdes, Paris, Ellipses, 2006 :

"L'accord militaire d'avril 1996 entre Israël et la Turquie, outre les avantages que les deux parties semblent y trouver, est tourné contre les Kurdes et surtout le PKK. En effet, Israël envisage à long terme son approvisionnement en eau qui passe(ra) nécessairement par le Tigre et l'Euphrate, c'est-à-dire en Turquie et plus précisément en zone kurde. Les Israéliens escomptent alors des autorités turques un arrangement aquifère qui leur soit favorable s'ils aident Ankara à éradiquer le PKK et à capturer son chef, Abdullah Öcalan. Comme l'avait bien pressenti Robert Olson, qui conseillait à ce dernier de ne pas utiliser son téléphone cellulaire, l'aide israélienne à la capture d'Apo en 1999 sera précieuse. Dénoncé par les pays arabo-musulmans et l'Iran comme une trahison à l'égard de la solidarité islamique contre l'« ennemi sioniste », cet accord militaire entre deux puissances politiques et militaires régionales tient bon jusqu'à présent. Il faut dire que les politiques et les militaires israéliens ne se sont pas prononcés sur la candidature turque à l'entrée dans l'Union européenne. L'alliance turque sécurise Israël face à la Syrie et à l'implosion de l'Irak, et lui permet d'envisager son approvisionnement en eau avec plus de sérénité. La Jordanie s'est d'ailleurs rapprochée de la Turquie et, par là même, d'Israël : les intérêts israéliens et jordaniens en ce qui concerne la question palestinienne sont convergents. Pour la monarchie Hachémite, l'alliance turque équilibre également les menaces syrienne et irakienne." (p. 204)


Elise Ganem, L'axe Israël-Turquie, vers une nouvelle dynamique proche-orientale ?, Paris, L'Harmattan, 2005 :


"Tout d'abord, une des grandes motivations turques pour la conclusion des accords avec Israël est la lutte menée après 1995 à Hatay par le PKK. Yitzhak Rabin a commencé à négocier l'entente en 1994/1995 quand le PKK s'efforçait de s'infiltrer au Hatay, avec l'aide de la Syrie. Peu de temps après, le Chef des Armées, le Général Hüseyin Kivrikoglu, déclarait que le pays était « en état de guerre non-déclarée avec la Syrie ». Depuis longtemps la Turquie accuse la Syrie de soutenir les Kurdes du PKK, les Arméniens de l'ASALA et certains guérilleros de gauche. Le PKK s'est livré à de nombreuses attaques en territoires turcs entre 1980 et 1985, à partir de ses bases syriennes. On peut donc dire que le soutien syrien au mouvement kurde n'est pas nouveau et date au contraire du début de la lutte ouverte dans les années 1980. C'est le rêve de Grande Syrie qui motive l'attitude de Damas et qui pourrait se matérialiser si Israël lâchait le Golan et la Turquie le Hatay. Tel-Aviv et Ankara font ainsi partie d'une stratégie coordonnée de l'ennemi syrien qui cherche à batailler sur les deux fronts afin de concrétiser ses visées expansionnistes." (p. 118)

"De surcroît, il semblerait que les services secrets collaborent étroitement afin de maintenir Damas sous une surveillance continue. Ainsi, le quotidien The Economist racontait, dès 1998, que la Turquie recevait des informations détaillées sur le régime d'Assad par le Mossad. En outre, il est aujourd'hui quasiment sûr que du personnel des renseignements israéliens aurait accompagné les troupes turques en mai 1997 au nord de l'Irak pour y poser des postes d'écoute et ainsi mieux contrôler ce territoire. L'efficacité des services secrets israéliens est bien connue, et il est facile d'imaginer que leurs apports aux services turcs sont d'une valeur stratégique inestimable." (p. 127)

"Déjà en 1997, Benyamin Netanyahu annonçait publiquement, et sur une chaîne de télévision turque, son soutien à Ankara dans sa lutte contre le mouvement indépendantiste kurde dont il avait qualifié les actions de « terroristes » : « la Turquie a souffert des attaques terroristes du PKK et nous ne voyons aucune différence entre le PKK et ce dont Israël souffre ». La réponse du PKK ne se fit pas attendre, puisque moins d'une semaine après, un membre du Comité central déclara dans une conférence de presse tenue à Beirouth qu'Israël et ses représentations diplomatiques faisaient désormais partie des cibles du PKK. Quant à l'arrestation du leader kurde Öcalan au Kenya en 1998, il ne fait plus aucun doute qu'elle fut rendue possible grâce à l'action des services secrets israéliens. Le rôle d'lsraël dans la capture d'Öcalan lui valut les foudres des communautés kurdes dans le monde. En effet, les Kurdes organisèrent des protestations massives dans 20 villes européennes contre les missions diplomatiques grecques, kenyanes et israéliennes. Une attaque du consulat israélien de Berlin se solda d'ailleurs par la mort de trois militants kurdes. Pour signifier son soutien à la Turquie sur le dossier sensible du PKK, Ehoud Barak empêcha trois de ses ministres travaillistes de participer à une réunion, en juillet 1999, avec des représentants du Parlement kurde en exil." (p. 80-81)

"(...) la lutte fratricide du PDK et de l'UPK, en 1996, a renforcé le PKK. Depuis la signature des accords de 1996, Israël s'est engagé plus avant dans la lutte contre le parti d'Öcalan que le Premier ministre Mesut Yilmaz qualifiait, en octobre 1997, d' « organisation terroriste la plus dangereuse au monde ».

Israël et la Turquie se sont présentés conjointement comme les champions, au niveau moyen-oriental, de la lutte anti-terroriste menée depuis les attentats du 11 septembre 2001." (p. 43)


Voir également : La confrontation du MIT turc et du Mossad israélien avec le problème du terrorisme arménien